Le lendemain matin, Théo s'était réveillé avec une pensée étrange.
Il avait bien dormi. Vraiment bien dormi. Sans somnifère, sans podcast pour couvrir le silence, sans la télévision allumée en fond sonore comme il en avait pris l'habitude depuis des mois à Paris.
Juste le silence. Et dans le silence — lui.
Il était resté un moment assis au bord du lit, les pieds sur le carrelage frais, à écouter. Les oiseaux d'abord. Puis le vent dans les arbres. Puis, venant de quelque part dans la maison, l'odeur du café.
Il avait attendu que quelque chose se passe — une anxiété, une culpabilité, ce sentiment habituel d'être en retard sur le monde. Mais non. Rien.
C'était la première fois qu'il remarquait à quel point il avait fui le silence. Depuis des années. La radio au réveil, la musique dans le métro, les réunions qui s'enchaînent, les notifications, les séries le soir. Une bande son permanente pour ne jamais se retrouver seul avec lui-même.
Pourquoi ?
La question était simple. La réponse moins.
Au petit-déjeuner, Marc était déjà là — son livre de poche posé à côté de sa tasse, ouvert mais pas lu.
*"Tu as l'air pensif"*, avait-il dit en voyant Théo s'asseoir.
*"Je me demandais pourquoi on fuit le silence."*
Marc avait souri — ce sourire de quelqu'un qui a déjà posé la même question et qui sait qu'elle n'a pas de réponse courte.
*"Parce que dans le silence, on s'entend. Et s'entendre — vraiment s'entendre — c'est souvent découvrir des choses qu'on préférerait ne pas savoir."*
*"Comme quoi ?"*
*"Comme le fait qu'on n'est pas tout à fait la personne qu'on croyait être. Qu'on a des peurs qu'on n'a jamais regardées en face. Des regrets qu'on a enterrés sous l'agenda. Des envies qu'on a sacrifiées à la carrière, aux apparences, aux attentes des autres."*
Théo avait regardé sa tasse.
*"Et c'est censé être bon pour la santé, tout ça ?"*
Marc avait ri doucement.
*"C'est la seule chose vraiment bonne pour la santé. Parce qu'une fois qu'on sait qui on est — vraiment — on arrête de courir après ce qu'on n'est pas. Et là, quelque chose de bizarre se produit."*
*"Quoi ?"*
*"On devient plus doux. Avec soi-même d'abord. Et presque automatiquement — avec les autres. Parce qu'on réalise qu'eux aussi ils courent. Qu'eux aussi ils ont peur. Qu'eux aussi ils font de leur mieux avec ce qu'ils ont."*
Thierry était arrivé avec les crêpes. Il avait posé le plat au centre de la table — ce geste simple et généreux qu'il avait chaque matin — et s'était assis un moment, comme il faisait parfois quand la maison était calme.
Théo l'avait regardé. Cet homme à la soixantaine sereine, installé au cœur du Périgord dans cette ferme ancienne. Un homme qui avait dansé le tango sur les plus grandes pistes d'Europe et aussi du reste du monde, qui avait connu les lumières, le bruit, l'agitation des villes et des nuits qui finissent tard. Et qui un jour avait choisi — délibérément, sereinement, lucidement — de tout poser là. Dans ces pierres, ce jardin, ce silence vivant.
Ce n'était pas une fuite. C'était une arrivée.
*"Tu l'as fait, toi"*, avait dit Théo doucement. *"Ce chemin dont parle Marc. Tu l'as fait."*
Thierry n'avait pas répondu immédiatement. Il avait regardé par la fenêtre — le jardin, les arbres, le ciel bleu du Périgord qui commençait sa journée.
*"Disons que j'ai arrêté de courir assez longtemps pour entendre ce que je voulais vraiment. Et ce que j'entendais — c'était ça."* Il avait souri. *"Le bruit des crêpes dans la poêle. Les voix des gens autour d'une table. Le silence entre deux phrases quand une conversation devient vraie."*
Marc avait hoché la tête lentement.
*"Un retrait éclairé."*
*"Si tu veux"*, avait dit Thierry en se levant. *"Moi j'appelle ça juste — vivre."*
Théo avait regardé par la fenêtre à son tour.
Faire de son mieux avec ce qu'on a.
Il avait pensé à son ex-femme. À ses enfants qu'il ne voyait plus assez. À ses amis d'avant — ceux qu'il avait perdus de vue sans même s'en rendre compte, absorbé par ce tourbillon qu'il appelait sa vie.
Avait-il fait de son mieux ?
Il n'était pas sûr de la réponse.
Mais pour la première fois depuis longtemps, il osait poser la question.
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