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L'homme qui voulait partir — Page 64 — Feuilleton Périgord Noir La Closerie des Arts

Il était arrivé en fin d'après-midi.


Marc. La cinquantaine — ce visage des gens qui ont trop vu pour être encore surpris par grand-chose. Et pourtant quelque chose dans son regard disait le contraire. Une fissure. Une question qui n'avait pas encore trouvé sa réponse.


Psychiatre à Paris depuis vingt-cinq ans. Une Smartbox — offerte par ses enfants pour ses 55 ans. Un de ces coffrets cadeaux qui permettent de vraies découvertes — un séjour, une expérience, un moment hors du quotidien. Le genre de cadeau qu'on offre à quelqu'un qu'on aime vraiment et à qui on veut du bien. Pas un objet — une ouverture.


Il avait souri en arrivant. *"Déconnecter. C'est exactement le mot."*


Thierry avait compris immédiatement.


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Le dîner avait commencé comme tous les dîners de la Closerie — simplement. Et puis la conversation avait pris sa propre direction.


C'est Théo qui avait lancé le sujet — avec cette curiosité qui s'était affûtée au fil des jours.


*"Marc — en vingt-cinq ans de psychiatrie — tu as vu des gens qu'on appelait fous et qui ne l'étaient peut-être pas ?"*


Marc avait posé son verre.


*"C'est la question que je me pose depuis dix ans."*


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*"Aristote disait — il n'y a pas de génie sans un grain de folie."* Thierry avait regardé Marc. *"Ce n'était pas une métaphore poétique. C'était une observation clinique avant l'heure."*


*"La psychiatrie moderne le confirme."* Marc avait regardé son verre. *"L'incidence des troubles bipolaires dans la population générale — 0,8%. Chez les créateurs éminents — 7%. Presque dix fois plus."*


*"Des noms ?"*


*"Balzac. Hemingway. Gauguin. Victor Hugo. Van Gogh — bien sûr. Schumann. Virginia Woolf. Sylvia Plath. Newton — probablement. Darwin — certainement des épisodes dépressifs majeurs."* Marc avait levé les yeux. *"La liste est longue. Trop longue pour être une coïncidence."*


*"Et Einstein ?"* avait demandé Théo.


*"Syndrome d'Asperger — selon les diagnostics rétrospectifs. John Nash — prix Nobel d'économie — schizophrène. Nikola Tesla — obsessionnel compulsif sévère. Des rituels rigides, des phobies multiples, une pensée qui fonctionnait d'une façon que personne autour de lui ne comprenait vraiment."*


*"Incompris — ou simplement différents."*


*"C'est exactement là que ça devient intéressant."*


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*"En psychiatrie — on a longtemps pensé que la maladie mentale était un déficit. Un manque. Quelque chose qui fonctionnait moins bien."* Marc avait regardé le jardin. *"Mais les recherches neurologiques récentes disent autre chose. Certains cerveaux dits pathologiques ne fonctionnent pas moins bien — ils fonctionnent différemment. Ils captent plus. Ils connectent des informations que les cerveaux ordinaires filtrent."*


*"Filtrent — pourquoi ?"*


*"Parce que sans filtre — le monde est insupportable. Le cerveau ordinaire filtre les informations pour rendre la réalité gérable. Pour qu'on puisse fonctionner au quotidien sans être submergé."*


*"Et le cerveau du génie — ou du fou ?"*


*"Le filtre est plus poreux. Il laisse passer ce que les autres bloquent."* Marc avait regardé ses mains. *"Ce qui peut être une souffrance immense — ou une source de perception extraordinaire. Parfois les deux simultanément."*


*"Van Gogh."*


*"Van Gogh. Ses hallucinations lui auraient inspiré ses tableaux — les tourbillons, les couleurs vibrantes, cette façon de voir la lumière que personne avant lui n'avait peinte. Sa maladie et son génie étaient peut-être la même chose — vécue différemment selon les jours."*


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*"Et les psychotropes dans tout ça ?"* avait demandé Théo doucement.


Marc avait souri — avec ce sourire des psychiatres qui savent qu'ils s'aventurent sur un terrain inhabituel pour leur profession.


*"C'est là que ça devient vraiment fascinant."*


*"Les chamans utilisent des substances psychoactives depuis des millénaires pour accéder à des états de conscience modifiés."* Thierry avait regardé Marc. *"Les Aztèques appelaient les champignons à psilocybine — teonanácatl. La chair des dieux. Pas par métaphore — parce que ce qu'ils percevaient sous leur influence leur semblait venir d'un espace au-delà du monde ordinaire."*


*"Et la science là-dedans ?"*


*"Johns Hopkins University — Centre de Recherche sur les Psychédéliques et la Conscience. Imperial College London. King's College. Les plus grandes universités du monde travaillent dessus maintenant."* Thierry avait regardé Marc. *"Une thérapie assistée par la psilocybine a produit des effets antidépresseurs importants, rapides et durables sur des patients résistants à tous les traitements classiques. En France — des essais cliniques ont été lancés à Paris en 2024."*


*"Je sais"*, avait dit Marc. *"J'y ai envoyé deux patients."*


Un silence.


*"Et ?"*


*"Les deux ont décrit la même chose — une expérience de dissolution de l'ego. Une connexion à quelque chose de plus grand. Une perception du temps complètement différente — passé, présent, futur semblaient coexister."* Marc avait regardé Thierry. *"L'un d'eux m'a dit — j'ai compris que tout ce que je craignais pour l'avenir existait déjà. Et que je pouvais choisir vers quoi m'orienter."*


Thierry n'avait pas répondu immédiatement.


Parce que ce que venait de dire Marc — c'était exactement Guillemant.


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*"Ce que la psilocybine fait neurologiquement"*, avait repris Marc, *"c'est désactiver temporairement le Default Mode Network — le réseau cérébral par défaut. Ce réseau qui tourne en boucle — ruminations, anticipations, narratif du moi."*


*"Le pilote automatique."*


*"Le pilote automatique. Quand il se tait — le cerveau accède à des connexions inhabituelles. Des informations qu'il filtrait normalement. Une perception élargie du temps et de l'espace."*


*"Et le génie ?"* avait demandé Théo.


*"Certains génies semblent avoir un Default Mode Network naturellement moins dominant. Ils accèdent à ces connexions inhabituelles sans substance. C'est peut-être ça le génie — pas une intelligence supérieure. Une disponibilité naturelle à recevoir ce que les autres filtrent."*


*"Ils ne découvraient pas."*


*"Ils recevaient."* Marc avait regardé Thierry. *"C'est exactement ce que tu m'as dit hier soir à propos de Pythagore et Léonard."*


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*"Et Guillemant fait le lien"*, avait dit Thierry doucement. *"Si le futur existe déjà sous forme de potentiels — alors certaines consciences plus disponibles — par leur nature, par leur pathologie, par des substances, par la méditation — captent des informations depuis ces futurs possibles."*


*"Le génie comme antenne."*


*"Le génie comme antenne. Accordée sur des fréquences que les autres ne captent pas."*


*"Et la folie ?"*


*"La folie — quand l'antenne capte tout simultanément sans pouvoir trier. Quand la disponibilité devient submersion."* Thierry avait regardé Marc. *"La frontière entre génie et folie n'est peut-être pas une question de pathologie. C'est une question de capacité à intégrer ce qu'on reçoit."*


*"Et d'entourage"*, avait dit Marc. *"Van Gogh submergé et seul — la folie. Léonard avec ses carnets, sa méthode, sa discipline — le génie. Même perception peut-être. Capacité d'intégration différente."*


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*"Ce qui m'a frappé en vingt-cinq ans de psychiatrie"*, avait dit Marc après un silence, *"c'est que mes patients les plus créatifs — ceux qu'on avait le plus médicamentés, le plus normalisés — perdaient quelque chose quand les médicaments fonctionnaient trop bien. Ils allaient mieux. Mais ils ne créaient plus."*


*"Le filtre restauré."*


*"Le filtre restauré. La souffrance disparaissait. Et avec elle — cette façon particulière de voir."*


*"Ce n'est pas une justification de la souffrance"*, avait dit Thierry. *"Ni une romantisation de la maladie."*


*"Non. C'est une question. Est-ce que certains cerveaux sont câblés différemment pour une raison ? Est-ce que cette différence — douloureuse à vivre — porte quelque chose d'essentiel pour l'humanité ?"*


Un silence.


*"Guillemant dirait — ces consciences sont sur des branches particulières. Des branches où la disponibilité à recevoir est maximale. Le prix à payer — parfois — c'est la souffrance de voir ce que les autres ne voient pas encore."*


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*"Et le rebouclage final ?"* avait demandé Théo.


Thierry avait regardé le jardin — les chênes, la lumière du soir, le marronnier centenaire.


*"Tout ce qu'on a exploré cette semaine — Léonard, Bruno, Pythagore, les martyrs de la connaissance, les chamans, la psilocybine, les cerveaux différents — tout pointe vers la même vérité."*


*"Laquelle ?"*


*"La conscience n'est pas prisonnière du présent. Elle n'est pas non plus prisonnière de ses conditionnements, de ses filtres, de ses peurs."* Il avait regardé Marc puis Théo. *"Le futur n'est pas quelque chose qui arrive. C'est quelque chose qu'on crée — maintenant — par la qualité de ce qu'on est. Par nos intentions. Par notre état intérieur. Par notre disponibilité à recevoir."*


*"La mécanique quantique."*


*"La mécanique quantique. Le stoïcisme. La sagesse chamanique. La mystique tibétaine. La psilocybine des Aztèques. Des langages différents — une seule réalité."*


*"Le futur est une création intentionnelle réalisée dans notre présent."*


*"Exactement."*


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Marc avait regardé son verre un long moment.


*"J'ai passé vingt-cinq ans à soigner des cerveaux qui voyaient trop loin. À les ramener dans le présent ordinaire."* Il avait levé les yeux. *"Je me demande combien de fois j'ai éteint une antenne."*


Thierry n'avait rien dit.


Parce que certaines questions méritent de rester ouvertes.


Dehors — la nuit du Périgord. Les grillons. Le vent dans les chênes.


Et trois hommes autour d'une table — chacun sur sa branche.


Chacun en train de créer — maintenant — le futur vers lequel il s'orientait.