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L'homme qui voulait partir — Page 62 — Feuilleton Périgord Noir La Closerie des arts

Le lendemain matin — Lucas et Léa étaient encore là.


Le petit déjeuner de la Wonderbox. Des crêpes maison — devenues un incontournable de la Closerie — du café, des confitures. La lumière de juin qui entrait par les fenêtres. Et cette atmosphère particulière des matins après une vraie conversation — quand on n'a pas envie de partir tout de suite.


C'est Léa qui avait lancé le sujet — avec cette façon qu'ont les profs de yoga de poser des questions qui semblent simples et ne le sont pas.


*"Tu parlais hier de Léonard, de Pythagore, de Socrate — des hommes qui recevaient leur savoir plutôt qu'ils ne l'apprenaient. Mais alors — l'école, l'éducation — ça a commencé quand ? Et pourquoi ?"*


Thierry avait posé son café.


*"C'est peut-être la question la plus politique qui soit."*


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*"L'éducation structurée — pas la transmission naturelle d'une génération à l'autre, mais une institution organisée — a commencé en Mésopotamie."* Thierry avait regardé la table. *"Les premières écoles dont nous avons trace furent fondées par les Sumériens, vers 3500 avant J.-C. Dans le but de former des fonctionnaires capables de travailler dans l'administration de l'État."*


*"Des fonctionnaires."*


*"Les premières structures naissaient sous le nom de maisons des tablettes. On y formait les scribes à l'écriture cunéiforme. C'était une éducation technique et rigoureuse. L'école n'est pas née d'une volonté d'éduquer le peuple — mais du besoin vital de l'administration antique de consigner des données et des lois."*


*"Donc dès le début — l'école était au service du pouvoir."*


*"Dès le début."* Thierry avait regardé Lucas. *"En Égypte, l'apprentissage se faisait au sein des temples. Les futurs fonctionnaires apprenaient les hiéroglyphes et le calcul. La discipline reposait sur la copie et la mémorisation constante. L'école était un outil de pouvoir pour les pharaons et les rois."*


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*"Et la Grèce — c'était différent ?"* avait demandé Léa.


*"La Grèce — c'est là que quelque chose d'extraordinaire se passe."* Thierry s'était animé. *"En Grèce antique, l'éducation des garçons comprenait dès 7 ans la lecture, l'écriture et le calcul, puis la musique et le sport au gymnase. Mais ce qui est révolutionnaire — c'est l'idée que l'éducation ne doit pas seulement former des serviteurs de l'État. Elle doit former des hommes libres. Des citoyens capables de penser par eux-mêmes."*


*"Socrate — encore."*


*"Socrate. Et Platon avec son Académie. Aristote avec son Lycée. Des lieux où on questionnait tout. Où on débattait. Où on cherchait la vérité plutôt que d'obéir à une vérité imposée."*


*"Et cette vision-là — elle a survécu ?"*


Thierry avait souri — avec ce sourire des gens qui vont dire quelque chose de difficile.


*"Pas vraiment."*


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*"Rome a repris le modèle grec — mais l'a durci."* Il avait regardé le jardin. *"À Rome — former de bons orateurs, de bons administrateurs, de bons soldats. L'Empire avait besoin de fonctionnaires — pas de philosophes."*


*"Et au Moyen-Âge ?"*


*"L'Église prend le relais. Les monastères deviennent les seuls lieux de savoir. Charlemagne — qu'on dit souvent inventeur de l'école, à tort — réorganise l'enseignement au IXe siècle. Pour former ses cadres administratifs. Pas pour émanciper le peuple."*


*"L'école toujours au service du pouvoir."*


*"Toujours. Les universités médiévales naissent au XIIe siècle — Bologne en 1088, Paris vers 1150. Elles forment des théologiens, des juristes, des médecins. Toujours les serviteurs des institutions."*


*"Et la Renaissance ?"*


*"Un souffle nouveau. L'humanisme — l'idée que l'éducation doit former l'homme complet. Corps et esprit. Montaigne écrivait — mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine. Une révolution conceptuelle. Qui n'a pas changé grand-chose concrètement — parce que l'école restait réservée à l'élite."*


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*"Et Jules Ferry ?"* avait dit Léa.


*"Jules Ferry — 1881-1882. C'est là que tout bascule vraiment en France."* Thierry avait posé ses mains à plat. *"L'école gratuite, obligatoire et laïque pour tous les enfants. Les enfants quittent les usines, les ateliers et les mines. Pour la première fois — tous les enfants, filles et garçons, ont accès au savoir."*


*"Mais dans quel but ?"* avait demandé Lucas.


*"Former des citoyens — pas des hommes libres. Des gens qui votent bien, qui servent la République, qui font leur service militaire. Les membres du gouvernement considéraient que le manque d'instruction était à l'origine de la défaite de Sedan face à l'armée allemande."*


*"Toujours au service d'un projet politique."*


*"Toujours. Même Jules Ferry — avec ses meilleures intentions — construit une école pour former des Français. Pas des êtres humains libres et curieux."*


*"Et aujourd'hui ?"*


*"Fondamentalement le même système qu'au XIXe siècle. On mémorise. On reproduit. On est évalué. On obéit à un programme. On prépare des examens. On entre dans le marché du travail. Ce n'est plus l'Église — c'est l'économie. Le pouvoir a changé de visage. Le modèle reste le même."*


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*"Mais attends"*, avait dit Lucas. *"Pythagore, Socrate, Galilée, Léonard — ils ont vécu des siècles après les premières écoles sumériennes. Certains ont eu accès à une éducation formelle. Pourquoi leur savoir allait si loin au-delà de ce qu'on leur avait enseigné ?"*


Thierry avait souri.


*"C'est la question exacte."*


Il avait pris son temps.


*"Pythagore — né vers 570 avant J.-C. Il a voyagé en Égypte, à Babylone, absorbé les savoirs des grandes civilisations. Le système lui a donné des bases — mais ce qu'il a produit allait infiniment au-delà de ces bases."*


*"Socrate — né vers 470 avant J.-C. à Athènes. Accès à l'éducation grecque. Il a tout appris. Et il a tout remis en question. Ce qu'il a transmis ne venait d'aucun programme."*


*"Galilée — né en 1564. Université de Pise. Éducation formelle complète. Il a utilisé le système — et l'a contredit."*


*"Et Léonard de Vinci — né en 1452. Fils illégitime. Les portes des universités lui étaient fermées. Pas d'éducation formelle. Et pourtant — le génie absolu."*


*"Donc certains ont eu le système — et l'ont transcendé. D'autres n'ont pas eu le système — et ont transcendé sans lui."*


*"Exactement. Et dans les deux cas — ce qui les définit n'est pas ce qu'ils ont appris dans une salle de classe."*


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*"Guillemant dirait ?"* avait demandé Léa doucement.


*"Guillemant dirait que leur savoir ne venait pas de l'éducation reçue — ou pas reçue. Il venait de leur disponibilité à recevoir. De leur état de conscience. De leur connexion à des futurs possibles que d'autres ne percevaient pas."*


*"Ils ne découvraient pas."*


*"Ils recevaient. Et ce qui leur permettait de recevoir — ce n'était pas leur diplôme. C'était leur curiosité absolue. Leur humilité intellectuelle. Leur courage de voir ce que personne ne voulait voir."*


*"Des qualités que le système scolaire n'enseigne pas."*


*"Des qualités que chacun doit développer pour soi-même."* Thierry avait regardé Lucas. *"Marc Aurèle écrivait — la vérité ne peut te blesser. Ce que tu crois vrai peut te blesser — mais la vérité elle-même, jamais. L'éducation qui libère — c'est celle qui apprend à distinguer les deux."*


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Lucas avait regardé son café un long moment.


*"J'ai fait dix ans d'études. Et c'est assis à cette table — en Périgord — autour de crêpes maison — que j'apprends quelque chose qui compte vraiment."*


*"C'est toujours comme ça"*, avait dit Thierry doucement. *"Les meilleures écoles n'ont pas de murs."*


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Dehors — le Périgord dans la lumière du matin.


Lucas et Léa allaient repartir vers Plazac dans une heure.


Mais quelque chose avait changé. Pas dans leur tête — dans quelque chose de plus profond.


Peut-être que c'était ça, apprendre vraiment.