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L'homme qui voulait partir — Page 51 — Feuilleton Périgord Noir La Closerie des arts

Le dîner était presque terminé.


Thierry avait posé le plat vide au centre de la table. Versé les dernières gouttes de Bergerac. Et regardé Théo — avec cette façon qu'il avait de sentir quand quelqu'un portait une question depuis un moment sans oser la poser.


*"Quelque chose te préoccupe."*


Ce n'était pas une question.


Théo avait regardé son verre.


*"Ma mère. Elle a quatre-vingt-deux ans. Elle souffre depuis deux ans. Un cancer. Lent mais implacable."* Une pause. *"Elle m'a dit la semaine dernière qu'elle voulait partir. Pas attendre. Pas souffrir encore. Partir — quand elle le décide."*


Un silence.


*"Et toi ?"*


*"Je ne sais pas quoi lui répondre."*


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Thierry avait posé son verre lentement.


*"J'ai connu ça de près. Quelqu'un qui souffrait — vraiment souffrait — et qui demandait une aide que la loi ne permettait pas."*


Il n'avait pas développé. Pas eu besoin.


Théo l'avait regardé. Et avait compris que cette conversation n'était pas théorique pour lui non plus.


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*"En France — ça bouge enfin. Le 25 février 2026 — l'Assemblée nationale a adopté une proposition de loi instaurant un droit à l'aide à mourir. 299 voix pour, 226 contre. Le Sénat l'avait rejetée en janvier. Le débat continue."*


*"Et concrètement — pour ma mère — aujourd'hui ?"*


*"La loi Claeys-Leonetti de 2016 autorise la sédation profonde et continue jusqu'au décès. Ce n'est pas l'euthanasie. Mais c'est déjà quelque chose."*


*"Ce n'est pas ce qu'elle demande."*


*"Non. Elle demande de choisir. Le moment. La façon. Avec dignité."*


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*"En Belgique depuis 2002. Aux Pays-Bas depuis 2002. Au Canada depuis 2016. En Espagne depuis 2021."* Thierry avait égrené les pays. *"Sous conditions strictes — maladie grave et incurable, souffrance insupportable, demande répétée et réfléchie."*


*"Et ça fonctionne ?"*


*"En Belgique — plus de vingt ans de recul. Les dérives annoncées ne se sont pas produites. Des milliers de personnes sont mortes dans la dignité — entourées, conscientes, en paix."*


*"Et les opposants ?"*


*"Deux arguments. Le premier — religieux. La vie est sacrée. Seul Dieu décide."*


*"Et le deuxième ?"*


*"La pression sociale. Des personnes âgées qui choisiraient de mourir non parce qu'elles le veulent vraiment — mais parce qu'elles se sentent un fardeau. Ce n'est pas une hypothèse. C'est documenté."*


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*"Et les médecins — le serment d'Hippocrate joue un rôle là-dedans ?"*


*"Hippocrate — médecin grec né vers 460 avant J.-C. Son symbole — le bâton d'Asclépios. Un serpent enroulé autour d'un bâton — symbole de guérison et de renouveau."*


*"Trois principes essentiels. Primum non nocere — d'abord ne pas nuire. Le secret médical. Et la bienveillance — agir dans l'intérêt du patient avant tout."*


*"Alors où est le problème ?"*


*"Dans l'interprétation. Le serment ne dit nulle part — maintenir la vie à tout prix. Il dit — ne pas nuire. Et prolonger une agonie douloureuse contre la volonté du patient — c'est précisément nuire."*


*"La tension n'est pas dans le serment. Elle est dans les hommes qui l'appliquent."*


*"Des sédatifs parfois mal dosés. Qui épuisent sans vraiment soulager. Pendant que le patient continue de demander autre chose. Et n'est pas entendu."*


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*"Et il y a des gens qu'on oublie dans ce débat — les aides soignantes à domicile."*


*"Celles qui viennent chaque matin. Chaque soir. En milieu rural surtout — souvent le seul lien humain réel d'une personne âgée isolée. Pas un passage professionnel. Une présence."*


*"Elles entendent tout. Les vraies demandes. Les vraies peurs. Ce qu'on ne dit pas à sa famille."*


*"Rare et peu reconnu. Ces femmes portent quelque chose d'immense. Et rentrent chez elles le soir avec tout ça."*


*"Le rapport Les Survivants — 2025 — révèle qu'un soignant est confronté en moyenne à vingt-sept décès par an. 48% présentent un épuisement professionnel élevé. 92% une dépersonnalisation marquée."*


*"Mais cette accumulation silencieuse laisse des traces. Elle change leur façon d'aimer. Ces femmes développent une sagesse rare — et en même temps une difficulté à laisser entrer les gens trop près."*


*"Parce qu'elles savent que tout part."*


*"Et la majorité ne bénéficient d'aucun accompagnement psychologique. Elles rentrent chez elles — et elles font avec."*


*"Seules."*


*"Seules."*


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*"Toutes les grandes traditions ont intégré la mort comme partie du cycle de la vie."*


*"Le bouddhisme — la mort comme transition. L'hindouisme — le cycle des renaissances. L'islam — un retour vers Dieu. Le judaïsme — les rites du deuil. Les traditions animistes africaines — les ancêtres qui deviennent des guides."*


*"Les Stoïciens — la mort comme retour à la nature universelle."*


*"La seule tradition qui a rompu ce cycle — c'est l'Occident moderne. En médicalisant la mort. En la cachant."*


*"On a fait de la mort quelque chose d'anormal. Alors qu'elle est la seule chose absolument certaine."*


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*"Que je l'entends. Que sa demande est légitime. Que je n'ai pas le droit de lui imposer une souffrance qu'elle ne veut plus."*


*"En France — seulement 30% des personnes qui en auraient besoin ont accès aux soins palliatifs. C'est un scandale silencieux."*


*"Le vrai débat — ce n'est pas euthanasie oui ou non. C'est comment on accompagne ceux qui souffrent. Avec des moyens. Avec du temps. Avec de l'humanité."*


Un silence long et habité.


Dehors — les grillons. Le vent léger dans les chênes.


Et Théo avait pensé à sa mère — à cette femme qui avait tout donné et qui demandait simplement le droit de choisir comment partir.


Ce n'était pas grand-chose.


Et c'était tout.


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