Nathalie et Patrick étaient partis après le déjeuner.
La voiture chargée — deux valises, un carton de noix achetées au marché, une bouteille de Bergerac que Thierry avait glissée dans le coffre sans qu'on le lui demande. Les au revoirs sur le gravier. Les embrassades.
*"On revient"*, avait dit Nathalie.
*"Je sais"*, avait répondu Thierry.
Il savait. Certains hôtes le disent par politesse — et repartent sans se retourner. D'autres le disent vraiment — on le sent dans leur façon de regarder la maison une dernière fois avant de monter en voiture.
Nathalie avait regardé la maison.
---
Sur la route du retour, ils s'étaient arrêtés à Brantôme.
Pas prévu. Juste — une envie soudaine de ne pas rentrer tout de suite. De laisser le Périgord durer encore un peu.
Brantôme les avait accueillis avec cette indifférence tranquille des très vieux endroits qui n'ont plus rien à prouver. L'abbaye bénédictine fondée par Charlemagne au VIIIe siècle — ses pierres dorées reflétées dans la Dronne, cette rivière qui l'entoure de toutes parts et lui a valu son surnom de Venise du Périgord.
Ils s'étaient arrêtés devant le premier glacier sur la droite, un peu avant l'abbaye. Trois boules chacun. Mangue et coco — ces saveurs qui sentent le sud et l'insouciance. Ils avaient continué à marcher le long de la Dronne, le cornet à la main, le soleil dans le dos.
Vingt ans de mariage. Et ce moment-là — simple, gourmand, sans raison particulière — valait bien des anniversaires.
Ils avaient marché longtemps. Sans parler beaucoup.
*"Tu te souviens de la première soirée ?"* avait dit Nathalie.
*"Théo qui ne savait pas quoi dire sur lui-même."*
*"De passage."* Elle avait souri. *"Il avait dit juste — de passage."*
Patrick avait regardé le reflet de l'abbaye dans l'eau.
*"Il n'est plus de passage."*
*"Non."*
---
À la Closerie, Marc et Théo étaient restés sur la terrasse.
C'est Marc qui avait parlé le premier.
*"Vous êtes heureux ici ?"*
Théo avait été surpris par la question. Pas par son contenu — par sa simplicité.
*"Je ne sais pas."* Il avait réfléchi. *"Je ne me suis pas posé la question comme ça."*
*"C'est souvent bon signe."*
*"Pourquoi ?"*
*"Parce qu'on se pose cette question quand quelque chose manque. Le bonheur qu'on traque — c'est toujours celui de demain. Celui d'après. Celui qu'on aura quand..."* Il avait souri. *"Quand on aura la promotion. Quand les enfants seront grands. Quand on sera enfin en vacances."*
*"Et quand on arrête de courir ?"*
*"Parfois on réalise qu'on était déjà arrivé."*
*"Les stoïciens avaient une idée du bonheur très différente de celle qu'on nous vend aujourd'hui."* Marc avait posé sa tasse. *"Pas la joie permanente. Pas l'absence de douleur. Quelque chose de plus solide — la tranquillité de l'âme."*
*"Et comment on y arrive ?"*
*"En apprenant à distinguer ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas. Épictète disait qu'il n'y a qu'une route vers le bonheur — renoncer aux choses qui ne dépendent pas de notre volonté."*
*"Mes réunions à Paris. Les attentes de mes clients. Le regard de mes associés."*
*"Rien de tout ça ne dépendait vraiment de vous. Vous étiez ballotté — en croyant contrôler."*
*"Et ici ?"*
*"Ici vous choisissez. Ce que vous faites de votre journée. Comment vous répondez à ce qui arrive."* Une pause. *"Ce n'est pas l'absence de contraintes. C'est la maîtrise de votre réponse aux contraintes."*
*"Le bonheur ressemble à quoi — vraiment ?"* avait demandé Théo.
Marc avait pris son temps.
*"À trois boules de glace au bord d'une rivière. À un café sur une terrasse sans regarder l'heure. À une balade silencieuse main dans la main. À une main posée doucement sur la poitrine de l'autre — juste pour sentir que l'autre est là, que son cœur bat, que ce moment existe."* Il avait regardé Théo. *"Pas à ce qu'on accumule. À ce qu'on ressent quand on est pleinement là."*
Thierry était revenu s'asseoir avec eux.
*"C'est pour ça que les gens qui arrivent ici fatigués repartent différents. Pas parce qu'ils ont trouvé le bonheur. Parce qu'ils ont arrêté de le chercher — le temps d'un séjour."*
*"Et certains restent"*, avait dit Marc — en regardant Théo.
Théo n'avait pas répondu.
Mais il avait pensé à Paris — à cette vie qui l'attendait. Les réunions, les emails, le bruit permanent.
Cette vie-là ne lui manquait pas.
---
*Vous aimez ce feuilleton ? Abonnez-vous gratuitement sur Substack pour recevoir chaque page directement dans votre boîte mail
👉 thierrylecocq.substack.com*