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L'homme qui voulait partir — Page 21 — Feuilleton Périgord Noir La Closerie des arts

Les verres s'étaient reposés. Mais personne ne s'était levé.


Ces soirs-là — quand une conversation touche quelque chose de vrai — les gens restent. Pas par politesse. Par nécessité. Comme si partir maintenant serait trahir quelque chose qui venait de s'ouvrir.


C'est Marc qui avait posé la question — avec cette façon tranquille qu'il avait de lancer des grenades philosophiques sans avoir l'air d'y toucher.


*"Et les tueries ? Ces jeunes qui basculent — de plus en plus jeunes, de plus en plus souvent. Vous y avez pensé ?"*


Un silence.


*"On ne peut pas ne pas y penser"*, avait dit Nathalie doucement.


*"Aux États-Unis — six des neuf tueries les plus meurtrières depuis 2018 ont été commises par des moins de 21 ans"*, avait repris Marc. *"Ce n'est pas un accident. C'est un symptôme."*


*"Le symptôme de quoi ?"* avait demandé Théo.


*"De l'insignifiance."* Marc avait regardé son verre. *"Ces jeunes ne se sentent pas vus. Pas entendus. Pas comptés. Et dans un monde qui glorifie la visibilité — être invisible est insupportable. La violence devient alors le seul moyen d'exister aux yeux des autres. De laisser une trace."*


*"L'impuissance apprise"*, avait murmuré Alma.


*"Exactement."* Marc avait hoché la tête. *"On leur montre des catastrophes en boucle depuis l'enfance. Le monde brûle, les guerres continuent, le climat s'effondre — et toi, tu ne peux rien faire. Alors tu te déconnectes. Ou tu te retournes contre ce monde qui ne te voit pas."*


*"Et les réseaux sociaux amplifient tout ça"*, avait dit Patrick. *"Depuis Columbine — ils étudient ce que font les autres. Ils s'imitent. La violence devient virale. Littéralement."*


*"Et ce n'est pas que les jeunes"*, avait dit Nathalie. *"C'est tout ce qui les entoure qui s'effondre en même temps."*


Marc avait hoché la tête.


*"Les parents d'abord. De plus en plus dépassés, absents, ou au contraire surprotecteurs sans autorité réelle. Le laxisme n'est pas de la bienveillance — c'est de l'abandon déguisé. Un enfant sans cadre est un enfant livré à lui-même dans un monde qu'il ne comprend pas encore."*


*"Et les divorces"*, avait dit Patrick. *"Le divorce est devenu la norme. Et les enfants — pris en otage entre deux parents qui se déchirent — grandissent dans l'instabilité comme dans leur état naturel. Le taux de délinquance chez les garçons dont les parents ont divorcé est cinq fois supérieur à celui des garçons ayant perdu leur père par décès. Ce n'est pas le divorce lui-même qui fait les dégâts — c'est le niveau de conflictualité, la perte des repères, l'instabilité du cadre."*


Alma avait posé ses mains à plat sur la table.


*"Et au sein même de ces familles — la violence. Verbale, physique. Des enfants qui grandissent en entendant leurs parents se déchirer. Qui apprennent que l'amour fait mal. Que la relation intime est un champ de bataille."* Une pause. *"Ces enfants-là — quand ils aiment à leur tour — ils reproduisent ce qu'ils ont vu. Ou ils fuient tout attachement."*


*"Et l'école dans tout ça ?"* avait demandé Théo.


*"L'école devrait être le filet de sécurité"*, avait dit Marc. *"Elle ne l'est plus. Les enseignants sont débordés, sous-payés, mal formés pour gérer des élèves en souffrance psychologique. Le système scolaire transmet des savoirs — mais il ne sait plus transmettre des valeurs, des repères, une façon d'être au monde."*


*"Il reflète ce que la famille ne donne plus"*, avait dit Thierry. *"Et il amplifie les fragilités déjà présentes. Un enfant qui arrive à l'école cassé — l'école ne le répare pas. Elle l'enregistre, elle le note, elle le classe."*


*"Et si ça ne va pas — elle l'exclut"*, avait ajouté Patrick.


Un silence lourd s'était installé.


*"Et il y a quelque chose d'encore plus profond"*, avait dit Alma.


Tout le monde l'avait regardée.


*"Les parents cassés — ils ne le sont pas toujours par leur propre faute. Ils portent souvent la souffrance de ceux qui les ont précédés. Les fils de divorcés qui divorcent à leur tour. Les enfants de suicidés qui se suicident. Les victimes de violence qui reproduisent la violence. Pas parce qu'ils le veulent. Parce que le trauma non digéré se transmet — de génération en génération — comme un fantôme invisible."*


*"Le transgénérationnel"*, avait dit Marc doucement.


*"Exactement."* Alma avait regardé la flamme des bougies. *"Les recherches sur les descendants des survivants de l'Holocauste l'ont démontré scientifiquement. Des enfants — et même des petits-enfants — développaient des symptômes traumatiques sans avoir vécu eux-mêmes aucun événement traumatisant. Ils portaient la souffrance de leurs ancêtres. Dans leur corps. Dans leurs comportements. Dans leurs peurs inexpliquées."*


*"Un homme se suicide"*, avait dit Marc. *"Sa petite-fille — à qui on n'a rien raconté — développe des troubles inexpliqués des années plus tard. Ce n'est pas de la superstition. C'est documenté."*


*"Les secrets de famille amplifient tout ça"*, avait ajouté Alma. *"Ce qui n'est pas dit, pas nommé, pas digéré — continue d'agir dans l'ombre. Les enfants captent ce qu'on ne leur dit pas. Ils sont comme des éponges — ils absorbent les tensions, les non-dits, les deuils non faits de leurs parents."*


Théo avait pensé à sa propre histoire. À ce que ses parents lui avaient transmis — consciemment ou pas. À ce qu'il transmettait peut-être lui-même à ses enfants sans le savoir.


*"Comment on brise ça ?"* avait-il demandé.


*"En nommant."* Alma avait levé les yeux. *"En osant raconter. En faisant le deuil de ce qui n'a pas été fait. Un traumatisme non résolu est un fardeau qu'on passe à ses enfants — qui le passeront aux leurs. Mais un traumatisme nommé, reconnu, traversé — s'arrête là. Il ne ricoche plus."*


*"C'est pour ça que parler — vraiment parler, autour d'une table, entre inconnus parfois — a une valeur réelle"*, avait dit Thierry. *"On met des mots sur des choses qu'on n'avait jamais formulées. Et quelque chose se dépose."*


*"Quelque chose se dépose"*, avait répété Nathalie doucement.


Thierry avait regardé autour de la table — ces visages dans la lumière des bougies.


*"Ça."* Il avait désigné la table d'un geste simple. *"Exactement ça. Des gens qui se parlent vraiment. Qui s'écoutent. Qui ne sont pas d'accord parfois — mais qui restent. Qui ne partent pas."*


*"C'est peu"*, avait dit Nathalie.


*"C'est tout"*, avait répondu Thierry.


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