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L'homme qui voulait partir — Page 20 — Feuilleton Périgord Noir La Closerie des arts

Les verres s'étaient reposés. Mais personne ne s'était levé.


Ces soirs-là — quand une conversation touche quelque chose de vrai — les gens restent. Pas par politesse. Par nécessité. Comme si partir maintenant serait trahir quelque chose qui venait de s'ouvrir.


C'est Nathalie qui avait repris.


*"Et les jeunes — dans tout ça ? Nos enfants. Ceux qui grandissent avec cette actualité-là en fond sonore permanent. Qu'est-ce qu'on leur transmet vraiment ?"*


Un silence.


*"La peur"*, avait dit Marc simplement. *"On leur transmet la peur. Consciemment ou pas. Le monde est dangereux — les infos le répètent vingt fois par jour. Et la peur — ça paralyse ou ça mobilise."*


*"Certains s'engagent"*, avait dit Patrick. *"Volontairement. Et pas toujours par idéalisme."*


*"Pourquoi alors ?"* avait demandé Théo.


*"Parce qu'ils cherchent un cadre. Un sens. Dans un monde qui n'en propose plus beaucoup — l'armée offre quelque chose de rare. Une mission claire. Une appartenance. Le sentiment d'être utile à quelque chose de plus grand que soi."*


*"Et la virilité"*, avait ajouté Marc. *"La guerre a toujours été un terrain d'initiation masculine. Prouver qu'on est courageux. Qu'on peut supporter. C'est archaïque — mais c'est réel."*


*"Et puis il y a ceux qui n'ont pas le choix"*, avait dit Thierry. *"La guerre comme ascenseur social. Pour des jeunes sans perspective économique — l'armée est parfois la seule porte qui s'ouvre."*


Nathalie avait levé la tête.


*"Vous parlez des hommes. Mais de plus en plus de femmes s'engagent aussi. En France près d'une recrue sur six est une femme aujourd'hui."*


*"Pourquoi ?"* avait demandé Théo.


Alma avait répondu.


*"Pour les mêmes raisons que les hommes — le sens, la mission, l'appartenance. Mais aussi pour des raisons qui leur sont propres."* Elle avait marqué une pause. *"L'émancipation d'abord. L'armée offre aux femmes des carrières, des responsabilités, une indépendance que d'autres secteurs leur refusent encore. Et puis — la preuve par l'acte."*


*"Ce qui est intéressant"*, avait dit Marc, *"c'est que l'engagement féminin dans les armées remet en question quelque chose de fondamental — cette idée que la guerre serait une affaire d'hommes."*


*"Ou peut-être"*, avait dit Alma, *"que ce n'est pas une question de genre. C'est une question d'humanité. De ce qu'on est prêt à défendre — et jusqu'où."*


*"Et ceux qui ont peur ?"* avait demandé Nathalie. *"Des jeunes qui voient le monde se dérégler — le climat, les guerres, l'économie — et qui sont tétanisés."*


*"C'est la génération la plus informée de l'histoire"*, avait dit Marc. *"Et paradoxalement — l'une des plus désemparées. Ils savent tout. Et ne peuvent presque rien."*


*"L'impuissance apprise"*, avait murmuré Alma.


*"Exactement."* Marc avait hoché la tête. *"Quand on te montre des catastrophes en continu sans jamais te donner les outils pour agir — tu te déconnectes. Ou tu t'effondres."*


Théo avait pensé à ses propres enfants. À cette anxiété diffuse qu'il avait cru mettre sur le compte de l'adolescence.


*"On leur a légué un monde compliqué"*, avait-il dit doucement. *"Et on leur reproche de ne pas savoir quoi en faire."*


*"On laisse nos enfants s'abreuver en continu d'informations qu'ils n'ont pas les outils pour traiter"*, avait dit Thierry. *"Les guerres en direct. Les catastrophes en boucle. La violence du monde livrée sur un écran de poche."*


*"Sans filtre"*, avait ajouté Nathalie.


*"Sans filtre. Sans adulte pour contextualiser. Sans pause pour digérer."* Il avait posé son verre. *"Protéger sa jeunesse de ça — ce n'est pas de la censure. C'est de la responsabilité."*


*"La question c'est"*, avait dit Théo, *"est-ce qu'on a encore le courage de les faire ?"*


Thierry avait regardé les bougies qui finissaient de consumer.


*"Mon grand-père n'avait rien — pas d'argent, pas de réseau, pas de formation militaire. Il a pris le maquis quand même. Parce que quelque chose en lui savait ce qui était juste."* Une pause. *"Ce courage-là — il n'a pas disparu. Il sommeille. En attendant d'être réveillé."*


*"C'est dans l'adversité qu'on se révèle"*, avait dit Alma doucement.


Personne n'avait ajouté quoi que ce soit.


Parce que certaines phrases n'ont pas besoin de commentaire.


Elles existent — et ça suffit.


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