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L'homme qui voulait partir — Page 16 — Feuilleton Périgord Noir La Closerie des arts

Théo n'avait pas dormi.


Il avait entendu, depuis sa chambre, le murmure lointain de deux voix en bas. Indistinct. Juste une présence sonore — comme le bruit d'un ruisseau qu'on entend sans le voir.


Le lendemain matin, Alma était déjà à table.


Dehors. Thierry avait dressé le petit-déjeuner sur la terrasse — la matinée était tiède, le ciel dégagé, la lumière du Périgord avait cette douceur particulière des matins d'avril. Les crêpes fumaient légèrement dans l'air frais.


Alma avait les mains posées à plat sur la table. Elle regardait le jardin comme si elle y cherchait quelque chose que les autres ne voyaient pas.


Théo s'était assis en face d'elle.


*"Bien dormi ?"*


Elle l'avait regardé.


*"Oui."* Une pause. *"Et toi ?"*


Il y avait quelque chose dans sa façon de poser la question. Pas de la politesse — de la certitude.


*"Pas vraiment"*, avait-il admis.


*"Non."* Elle avait souri doucement. *"Je sais."*


*"Comment vous..."*


*"Je ne sais pas comment."* Elle avait haussé légèrement les épaules. *"Je perçois des choses parfois. Des états. Des présences. Ce n'est pas de la magie — c'est juste de l'attention, peut-être. Une façon d'écouter ce que les gens ne disent pas."*


*"Et qu'est-ce que vous percevez — sur moi ?"*


Alma avait pris son temps.


*"Quelqu'un qui porte quelque chose depuis trop longtemps."* Une pause. *"Et qui commence à poser."*


Thierry était arrivé avec les crêpes. Il avait regardé les deux — et n'avait rien dit. Il avait posé le plat, versé le café, et s'était assis avec ce silence discret des gens qui savent reconnaître un moment.


*"Poser quoi ?"* avait demandé Théo.


*"C'est à vous de le trouver."* Alma avait pris une crêpe. *"Moi je vois juste le poids. Pas ce qu'il contient."*


Marc était descendu à son tour. Il avait senti quelque chose dans l'air.


*"Je dérange ?"*


*"Non"*, avait dit Alma. *"Asseyez-vous. Ce genre de conversation a besoin de témoins."*


*"Quel genre de conversation ?"*


*"Celle où on se demande si ce qu'on ne comprend pas mérite quand même d'être écouté."*


Nathalie et Patrick étaient arrivés peu après. La table s'était remplie progressivement.


*"Vous croyez vraiment à tout ça ?"* avait demandé Patrick. *"Les perceptions, les énergies ?"*


Alma l'avait regardé sans se défendre.


*"Je crois à ce que j'expérimente."* Une pause. *"Pas à ce qu'on m'a dit de croire. À ce que j'ai vécu — dans mon corps, dans mes mains, dans les rencontres."*


*"Et ça vous a apporté quoi ?"*


*"La certitude que rien n'arrive par hasard."* Elle avait regardé la table — les visages, les tasses, la lumière. *"Que chaque rencontre a un sens. Même les courtes. Surtout les courtes."*


Théo avait pensé à sa propre vie — aux rencontres qu'il n'avait pas su garder.


*"Et si on rate le sens ?"* avait-il demandé doucement. *"Si on passe à côté ?"*


*"On ne rate jamais complètement."* Une pause. *"Les âmes qui ont quelque chose à se dire se retrouvent. D'une façon ou d'une autre. Dans cette vie ou dans une autre."*


Le silence s'était installé autour de la table.


Pas un silence gêné. Pas un silence vide.


Celui des gens qui viennent d'entendre quelque chose qu'ils ne savent pas encore s'ils y croient — mais qui résonne quand même.


Thierry avait regardé Théo.


Théo regardait Alma.


Et Alma — Alma regardait le jardin. Le ciel du Périgord. Quelque chose que les autres ne voyaient pas.


Ou peut-être — que personne n'avait encore appris à voir.



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