Théo n'avait pas dormi.
Il avait entendu, depuis sa chambre, le murmure lointain de deux voix en bas. Indistinct. Juste une présence sonore — comme le bruit d'un ruisseau qu'on entend sans le voir.
Le lendemain matin, Alma était déjà à table.
Dehors. Thierry avait dressé le petit-déjeuner sur la terrasse — la matinée était tiède, le ciel dégagé, la lumière du Périgord avait cette douceur particulière des matins d'avril. Les crêpes fumaient légèrement dans l'air frais.
Alma avait les mains posées à plat sur la table. Elle regardait le jardin comme si elle y cherchait quelque chose que les autres ne voyaient pas.
Théo s'était assis en face d'elle.
*"Bien dormi ?"*
Elle l'avait regardé.
*"Oui."* Une pause. *"Et toi ?"*
Il y avait quelque chose dans sa façon de poser la question. Pas de la politesse — de la certitude.
*"Pas vraiment"*, avait-il admis.
*"Non."* Elle avait souri doucement. *"Je sais."*
*"Comment vous..."*
*"Je ne sais pas comment."* Elle avait haussé légèrement les épaules. *"Je perçois des choses parfois. Des états. Des présences. Ce n'est pas de la magie — c'est juste de l'attention, peut-être. Une façon d'écouter ce que les gens ne disent pas."*
*"Et qu'est-ce que vous percevez — sur moi ?"*
Alma avait pris son temps.
*"Quelqu'un qui porte quelque chose depuis trop longtemps."* Une pause. *"Et qui commence à poser."*
Thierry était arrivé avec les crêpes. Il avait regardé les deux — et n'avait rien dit. Il avait posé le plat, versé le café, et s'était assis avec ce silence discret des gens qui savent reconnaître un moment.
*"Poser quoi ?"* avait demandé Théo.
*"C'est à vous de le trouver."* Alma avait pris une crêpe. *"Moi je vois juste le poids. Pas ce qu'il contient."*
Marc était descendu à son tour. Il avait senti quelque chose dans l'air.
*"Je dérange ?"*
*"Non"*, avait dit Alma. *"Asseyez-vous. Ce genre de conversation a besoin de témoins."*
*"Quel genre de conversation ?"*
*"Celle où on se demande si ce qu'on ne comprend pas mérite quand même d'être écouté."*
Nathalie et Patrick étaient arrivés peu après. La table s'était remplie progressivement.
*"Vous croyez vraiment à tout ça ?"* avait demandé Patrick. *"Les perceptions, les énergies ?"*
Alma l'avait regardé sans se défendre.
*"Je crois à ce que j'expérimente."* Une pause. *"Pas à ce qu'on m'a dit de croire. À ce que j'ai vécu — dans mon corps, dans mes mains, dans les rencontres."*
*"Et ça vous a apporté quoi ?"*
*"La certitude que rien n'arrive par hasard."* Elle avait regardé la table — les visages, les tasses, la lumière. *"Que chaque rencontre a un sens. Même les courtes. Surtout les courtes."*
Théo avait pensé à sa propre vie — aux rencontres qu'il n'avait pas su garder.
*"Et si on rate le sens ?"* avait-il demandé doucement. *"Si on passe à côté ?"*
*"On ne rate jamais complètement."* Une pause. *"Les âmes qui ont quelque chose à se dire se retrouvent. D'une façon ou d'une autre. Dans cette vie ou dans une autre."*
Le silence s'était installé autour de la table.
Pas un silence gêné. Pas un silence vide.
Celui des gens qui viennent d'entendre quelque chose qu'ils ne savent pas encore s'ils y croient — mais qui résonne quand même.
Thierry avait regardé Théo.
Théo regardait Alma.
Et Alma — Alma regardait le jardin. Le ciel du Périgord. Quelque chose que les autres ne voyaient pas.
Ou peut-être — que personne n'avait encore appris à voir.
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