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L'homme qui voulait partir — Page 15 — Feuilleton Périgord Noir La Closerie des arts

Ils étaient restés longtemps.


La bouteille de Bergerac était presque vide. Les bougies avaient fondu de moitié. Et dehors, la nuit du Périgord s'était installée pour de bon — cette nuit dense, vivante, qui n'existe que loin des villes.


Alma avait posé ses coudes sur la table et regardé Thierry avec cette façon qu'elle avait — directe, sans détour, sans le filtre que la plupart des gens mettent entre eux et les autres.


*"Tu danses encore ?"*


Thierry avait pris son temps.


*"J'ai arrêté après mon divorce."* Une pause. *"Pas par tristesse. Plutôt pour me retrouver moi-même. Quand on danse depuis vingt ans — on finit par ne plus savoir ce qu'on cherche dans la danse. Ce qu'on fuit peut-être."*


*"Et tu as trouvé ?"*


*"Autre chose."* Il avait souri doucement. *"Le silence. L'espace. Cette maison. Des gens autour d'une table."*


Alma avait hoché la tête — lentement, comme quelqu'un qui reconnaît un chemin qu'il a lui-même parcouru.


*"Mais le tango ne part pas vraiment."* Elle avait regardé ses mains. *"Il reste là — dans la façon de marcher, d'écouter, de se tenir dans une pièce. Dans la façon de recevoir l'autre."*


*"C'est ça qui m'a frappée quand tu as ouvert la porte ce soir..."*


Elle s'était arrêtée — cherchant ses mots, ce qui ne lui arrivait pas souvent.


*"J'ai eu la sensation de te connaître déjà. Pas de t'avoir rencontré quelque part. De te connaître."*


Thierry n'avait pas répondu immédiatement.


*"Moi aussi."*


Un silence.


*"Tu allais le dire ?"* avait-elle demandé doucement.


*"Non."* Il avait souri. *"Pas ce soir. Peut-être jamais. Ce genre de chose — on préfère souvent la garder pour soi. De peur d'avoir l'air fou."*


*"Ou de peur que l'autre ne l'ait pas ressenti."*


*"Ou ça."*


Ils s'étaient regardés — avec cette tranquillité particulière des gens qui viennent de poser quelque chose de lourd sur la table et qui réalisent que c'était léger finalement.


*"Tu sais ce que j'aime dans le tango ?"* avait repris Alma. *"C'est qu'on ne peut pas mentir. Dans l'abrazo — cette étreinte — tout se sait. La peur. Le désir. La tristesse. La joie."* Elle avait levé les yeux vers lui. *"Mais l'abrazo c'est plus grand que la danse. C'est l'étreinte de la vie elle-même. Quand elle t'enlace vraiment — elle te ressent, elle te traverse, elle te fait vibrer jusqu'à l'os. Et là tu sais qui tu es."*


Thierry avait écouté sans l'interrompre.


*"Et la familiarité"*, avait-elle continué. *"Cette sensation bizarre d'avoir déjà dansé avec quelqu'un — alors que c'est la première fois. Ce n'est pas de l'imagination. C'est de la mémoire."*


*"Tu crois aux vies antérieures ?"*


Elle n'avait pas hésité.


*"Je crois que certaines rencontres ne s'expliquent pas par cette vie-ci seulement. Il y a des gens qu'on reconnaît trop vite. Trop profondément. Comme si quelque chose en nous les attendait déjà."* Une pause. *"Et je crois que certaines âmes reviennent — pas par hasard. Avec quelque chose à accomplir. Une mission qui traverse les siècles, les époques, les visages."*


La lumière des bougies dansait sur les pierres anciennes de la Closerie.


*"J'ai eu ça une fois"*, avait dit Thierry. *"Sur une piste à Buenos Aires. Une femme que je n'avais jamais vue. On a dansé une tanda entière sans se dire un mot. Et à la fin — on s'est regardés comme deux personnes qui viennent de se souvenir de quelque chose qu'elles avaient oublié."*


*"Et après ?"*


*"Elle est partie. Je ne l'ai jamais revue."* Une pause. *"Mais quelque chose est resté. Pas de la nostalgie — une certitude. Que certaines rencontres ne sont pas là pour durer. Elles sont là pour rappeler."*


*"Rappeler quoi ?"*


Thierry avait regardé la flamme des bougies un long moment.


*"Que tu existes. Vraiment. Que tu n'es pas seulement le rôle que tu joues dans la vie des autres."* Il avait marqué une pause. *"Peut-être même que ce rôle — cette mission — tu la portes depuis bien plus longtemps que cette vie-ci. Quelque chose que ton corps reconnaît encore. Même quand la mémoire s'est tue."*


Alma l'avait regardé intensément.


*"Le pharaon. Le chevalier. Le sage."*


Thierry avait souri — surpris qu'elle ait trouvé ces mots-là.


*"Ou simplement — l'homme qui rassemble. Qui crée du lien. Qui met des gens autour d'une table et les laisse se retrouver eux-mêmes."*


*"C'est ta mission."*


*"C'est peut-être ce que j'ai toujours fait."* Il avait regardé autour de lui — les pierres, les poutres, la maison silencieuse. *"Sous des formes différentes. Dans des lieux différents. Mais toujours ça."*


Un silence long et habité.


*"Tu crois au karma ?"* avait demandé Alma.


*"Je crois que rien n'arrive par hasard."* Il avait souri. *"Cette sortie d'autoroute ce soir — la 17. Ce problème sur la route. Ton téléphone qui tombe sur mon adresse."* Une pause. *"Tu aurais pu t'arrêter n'importe où."*


*"Mais je me suis arrêtée ici."*


*"Mais tu t'es arrêtée ici."*


Silence.


*"Il y a quelqu'un en haut"*, avait dit Alma doucement.


*"Théo."*


*"Il ne dort pas."* Elle avait souri — ce sourire lent qui commençait toujours dans les yeux. *"Je l'ai regardé pendant le dîner. C'est quelqu'un qui cherche quelque chose. Il ne sait pas encore quoi."*


*"Non"*, avait acquiescé Thierry. *"Pas encore."*


*"Ces gens-là — quand ils trouvent — c'est pour de bon."*


Thierry n'avait pas répondu. Il avait pensé à Théo — à cet homme arrivé fatigué, les mains crispées sur un volant, avec sa valise trop lourde et ses vingt-trois emails non lus. Et qui, soir après soir, se délestait de quelque chose. Imperceptiblement. Mais sûrement.


Alma s'était levée la première.


*"Je vais dormir."* Elle avait posé sa main une seconde sur l'épaule de Thierry — brièvement, naturellement, comme on pose une main sur quelque chose de solide. *"Merci pour ce soir."*


*"C'est toi qui t'es arrêtée."*


Elle avait souri en montant l'escalier.


Thierry était resté seul un moment — les deux verres, les bougies mourantes, le silence de la Closerie. Il avait pensé à tout ce qu'ils n'avaient pas dit — et qui avait quand même été dit.


Il avait soufflé les bougies une par une.


Et dans le noir, il avait souri.


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