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L'homme qui voulait partir — Page 13 — Feuilleton Périgord Noir La Closerie des arts

Ce soir-là, Théo et Thierry étaient seuls tous les deux.


Les autres hôtes avaient filé tôt — une fatigue de randonnée, un coucher de soleil à ne pas manquer. Thierry avait posé deux verres sur la table et une bouteille de Bergerac rouge qu'il n'avait pas l'intention d'ouvrir pour lui seul.


Théo avait attendu que le silence s'installe avant de poser la question qui lui trottait dans la tête depuis plusieurs jours.


*"Et toi — tu n'as jamais été tenté de repartir ?"*


Thierry avait souri. Pas le sourire de quelqu'un qui esquive. Celui de quelqu'un qui reconnaît une vraie question.


*"J'ai tout essayé avant d'arriver ici. Paris. Les scènes. Les voyages. Les relations qui promettaient beaucoup. Ou parfois rien."*


Il avait fait tourner son verre lentement.


*"J'ai commencé par le monde du travail — les bureaux, les open spaces, les réunions qui n'en finissent pas. Orange. Des années à construire des ponts numériques entre les gens, à manager des équipes, à chercher dans chaque collaborateur ce qui pouvait grandir."* Il avait souri doucement. *"J'ai mis du temps à comprendre que ce n'était pas le téléphone qui m'intéressait. C'était la connexion."*


Une pause.


*"Et puis la scène. Le tango — vingt ans à enseigner, à transmettre, à guider des corps qui ne se connaissaient pas vers quelque chose qui ressemblait à de la confiance. Les milongas de Paris, Buenos Aires, Barcelone. Des nuits entières à danser avec des inconnus qui devenaient, le temps d'un tango, les personnes les plus proches du monde."*


*"Et le reste du monde ?"* avait demandé Théo.


*"L'Afrique. L'Asie. L'Amérique du Sud. J'ai cru pendant longtemps que la réponse était quelque part ailleurs."* Il avait souri. *"Et chaque fois je repartais avec des souvenirs magnifiques — et les mêmes questions."*


Théo l'avait regardé.


*"Lesquelles ?"*


Thierry avait pris son temps.


*"Pourquoi je donne autant. Pourquoi je me perds dans les autres. Et surtout..."* Il avait regardé son verre. *"Qu'est-ce qui reste quand on enlève tous les rôles. Le manager. Le danseur. Le père. L'amant."*


Un silence.


*"Et tu as trouvé ?"*


*"Pas complètement."* Il avait souri — avec cette sérénité des gens qui ont appris à vivre avec les questions ouvertes. *"Mais je crois que ce qui reste... c'est juste l'homme. La source. Quelque chose d'antérieur à tout ça."*


Une pause plus longue.


*"Et puis un jour j'ai compris. Ce n'était pas un lieu que je cherchais. C'était une façon d'être avec les gens. Et ça — je pouvais le faire ici, autour d'une table, dans une maison en pierres du Périgord."*


*"Ce n'était pas étranger à toi finalement"*, avait dit Théo doucement.


*"Non. C'était le même fil — depuis le début. Je ne l'avais juste pas encore vu."*


*"Un divorce compliqué m'a beaucoup appris. Sur moi surtout. On croit que ce genre d'épreuve vous abîme — et c'est vrai, sur le moment. Mais si on accepte de regarder en face ce que ça révèle... c'est peut-être là qu'on commence vraiment à se connaître."*


*"J'ai compris un jour que je me perdais dans les autres. Que je m'adaptais tellement que je ne savais plus très bien qui j'étais en dehors d'eux."*


Il avait souri — pas avec amertume, avec cette distance tranquille des gens qui ont traversé quelque chose de difficile et en sont sortis plus entiers.


Théo avait reconnu quelque chose dans ces mots. Quelque chose de familier et d'un peu honteux.


*"Et maintenant ?"*


*"Maintenant je sais très vite ce qui est sain et ce qui ne l'est pas. Ce qui nourrit et ce qui épuise."* Une pause. *"Ce n'est pas de la méfiance. C'est de la lucidité."*


*"Tu n'as pas peur de la solitude ?"*


Thierry avait pris son temps avant de répondre.


*"Si. Bien sur."* Il avait regardé son verre. *"Je ne l'ai jamais vraiment vécue — j'ai toujours eu des gens autour de moi. Des hôtes, des enfants, des présences."*


Une pause.


*"Mais j'apprends à distinguer la solitude qui ronge et celle qui construit. La première vient de l'absence des autres. La seconde vient de la présence à soi-même."*


Il avait souri — pas avec certitude, mais avec cette honnêteté des gens qui avancent sans avoir toutes les réponses.


*"Je ne suis pas encore sûr d'être à l'aise avec les deux."*


Théo avait gardé le silence un moment.


Il avait pensé à sa vie parisienne. Aux réunions qu'il honorait par obligation. Aux relations qu'il entretenait par habitude. À cette façon qu'il avait de disparaître dans les agendas des autres jusqu'à ne plus trouver sa propre trace dans une journée.


*"Ce que tu cherches"*, avait-il dit doucement, *"c'est quelqu'un qui sache déjà."*


Thierry l'avait regardé — surpris que Théo l'ait formulé aussi précisément.


*"Exactement. Pas quelqu'un à convaincre. Quelqu'un qui reconnaît."*


Dehors une chouette avait lancé son cri dans la nuit du Périgord.


Théo avait repensé à ses propres années perdues à convaincre — ses associés, ses clients, ses amis. À quel point cette énergie dépensée à persuader les autres l'avait vidé de lui-même.


*"Tu crois qu'on change vraiment ?"* avait-il demandé.


*"Je crois qu'on apprend."* Thierry avait levé son verre. *"Ce n'est pas la même chose. Changer c'est devenir quelqu'un d'autre. Apprendre — c'est devenir davantage soi-même."*


Ils avaient bu en silence.


Un long silence confortable — le genre qui n'a pas besoin d'être rempli.


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