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L'homme qui voulait partir — Page 12 — Feuilleton Périgord Noir La Closerie des arts

Ce soir-là, la table était particulièrement animée.


Un nouveau couple était arrivé dans l'après-midi — Sophie et Laurent, la quarantaine, parisiens. Elle travaillait dans le marketing digital. Lui dans la finance. Ils avaient l'air de gens qui se connaissent depuis longtemps mais qui ne se voient plus vraiment — cette façon de se parler sans se regarder, de finir les phrases de l'autre sans les écouter.


Marc était encore là. Il semblait toujours être là quand les conversations devenaient importantes.


C'est Sophie qui avait lancé le sujet, presque sans y penser.


*"Et l'amour dans tout ça ? On rencontre qui, ici ?"*


Elle avait dit ça en regardant le jardin par la fenêtre — avec dans la voix ce mélange de curiosité et de légère condescendance des citadins qui imaginent la campagne comme un désert sentimental.


Thierry avait posé le plat au centre de la table sans répondre immédiatement. C'est Marc qui avait pris la parole.


*"En ville, c'est paradoxalement plus simple de rencontrer. Un café, un bar musical, une soirée dansante — pour quelqu'un d'équilibré et ouvert, les occasions ne manquent pas. Il suffit d'y aller. D'être là. De lever les yeux de son téléphone."*


*"Alors pourquoi les applications ?"* avait demandé Sophie.


*"Parce que lever les yeux — c'est précisément ce que beaucoup de gens ne savent plus faire."* Marc avait repris un peu de pain.


 *"À la campagne c'est différent. Les opportunités de rencontre sont rares. Les applications deviennent utiles, voire indispensables. Mais le problème n'est pas l'outil. C'est ce que les gens en font."*


*"C'est-à-dire ?"*


*"La plupart des personnes sur ces applications — pas toutes, mais beaucoup — n'y sont pas uniquement pour des raisons géographiques. Elles y sont parce qu'elles ont des passifs compliqués, des blessures relationnelles non cicatrisées. Et l'écran leur donne quelque chose que la vraie rencontre ne donne pas — un sentiment de toute-puissance. On choisit, on rejette, on disparaît. Le ghosting — ce mot terrible — c'est exactement ça. Devenir un fantôme pour quelqu'un qui vous attendait."*


Laurent avait regardé son téléphone posé sur la table. Face contre le bois.


*"On a tous nos casseroles"*, avait dit Marc avec un sourire doux.


*"La question c'est leur taille. Certains arrivent avec de petites casseroles légères. D'autres avec de grandes cocottes en fonte qu'ils traînent depuis des années sans même s'en rendre compte."*


Des rires autour de la table. Complices. Tout le monde s'était reconnu quelque part.


*"Et la peur ?"* avait dit Théo doucement. *"La peur de s'engager pour ne plus souffrir ?"*


Marc avait hoché la tête lentement.


*"C'est peut-être la blessure la plus répandue. Et plus on vieillit, plus on la rencontre. Des gens qui disent qu'ils ont besoin de temps pour eux, qu'ils veulent se retrouver avant d'avancer à deux. Et c'est parfois vrai — sincèrement vrai. Mais parfois..."* Il avait marqué une pause. *"C'est aussi une façon élégante de dire qu'on a peur d'aimer. Que les cicatrices sont encore trop fraîches. Que marcher seul c'est moins risqué que marcher à deux."*


*"Mais marcher seul pendant des années..."* avait murmuré Sophie.


*"...c'est peut-être aussi, parfois, ne plus savoir marcher autrement."* Marc avait fini sa phrase doucement, sans jugement.


 *"L'isolement peut devenir une zone de confort. Une forteresse qu'on appelle liberté."*


Le silence s'était installé — ce silence lourd et doux des vérités qu'on entend pour la première fois même si on les savait déjà.


C'est Thierry qui avait parlé, depuis la cuisine, sans se retourner.

"L'amour est la plus belle chose au monde. La plus compliquée aussi. Mais cette complication — elle vaut la peine d'être vécue. Pleinement. Courageusement."


Il était revenu dans la pièce, s'était appuyé contre le chambranle de la porte.


"Moi je ne choisis pas d'avancer seul. Je veux avancer à deux — sincèrement, profondément. Mais trouver quelqu'un qui pense pareil..." Il avait regardé le jardin. "Quelqu'un qui comprend que la richesse d'une vie ne se mesure pas en mètres carrés ni en codes postaux. Qui trouve de la beauté dans un marché du matin, une soirée autour d'une table, le silence d'un soir de Périgord. Qui n'a pas besoin d'un centre commercial à cinq minutes pour se sentir exister."


"C'est rare", avait dit Sophie doucement.


"C'est rare", avait acquiescé Thierry. "Mais ce n'est pas une raison de se contenter de moins. Ni de fermer la porte."

Il avait souri — ce sourire ouvert, sans amertume.


"L'exigence ce n'est pas de la peur. C'est du respect — pour soi et pour l'autre. Attendre quelqu'un qui mérite vraiment ce qu'on a à offrir — et être soi-même à la hauteur de ce qu'on attend."

Marc avait hoché la tête lentement.


"La vraie question n'est pas — est-ce que je veux aimer ? La vraie question c'est — est-ce que je suis prêt à être vu ? Vraiment vu. Avec mes forces et mes blessures. Mes certitudes et mes doutes. Mes cocottes en fonte et mes petites casseroles légères."


Des sourires autour de la table.


"Parce que l'amour vrai", avait continué Marc, "ce n'est pas trouver quelqu'un de parfait. C'est trouver quelqu'un dont les imperfections vous conviennent. Et dont les valeurs — les vraies, celles du quotidien — résonnent avec les vôtres."


Théo avait regardé Thierry.


Cet homme qui avait tout choisi — ce lieu, ce silence, cette vie — et qui attendait simplement quelqu'un capable de comprendre pourquoi.


Pas quelqu'un à convaincre.


Quelqu'un qui saurait déjà.


Le téléphone de Thierry avait vibré sur le comptoir.


Cette fois il l'avait regardé — juste une seconde. Et ce sourire, encore. Cette lumière discrète dans les yeux.


Il avait glissé l'appareil dans sa poche.


Sophie avait pris la main de Laurent sous la table.


Et Théo avait pensé — pour la première fois depuis très longtemps — qu'il aimerait appeler quelqu'un. Pas ses enfants cette fois. Pas un vieil ami.


Quelqu'un d'autre.

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