Ce matin-là, une hôte avait posé sa tasse et regardé Thierry avec cet air légèrement inquiet qu'ont parfois les gens des villes quand ils contemplent la campagne trop longtemps.
*"Mais comment vous faites pour vivre seul ici ? C'est tellement isolé..."*
Thierry avait souri — ce sourire patient de quelqu'un qui a entendu la question des dizaines de fois et qui ne s'en lasse pourtant pas.
*"Isolé de quoi exactement ?"*
*"De tout. Il n'y a pas de commerce, pas de bar, pas de restaurant. On ne voit personne. On ne peut même pas faire de shopping."*
Thierry avait versé le café lentement.
*"Le premier commerce alimentaire est à Thenon — douze minutes porte à porte. On y trouve un médecin, un pharmacien, un ophtalmologiste, un garage, un bar, un restaurant. Une école jusqu'en troisième. Un stade de foot, du basket, des activités pour les enfants. Tout ce qu'il faut pour vivre — vraiment vivre."*
*"Oui mais quand même..."*
*"Le shopping ?"* Il avait souri. *"Ce n'a jamais été mon dada. Et à mon âge, je dois dire que ça ne me manque pas vraiment."*
Théo avait observé la scène depuis le bout de la table — amusé, attentif.
*"Et la solitude ?"* avait insisté l'hôte. *"Vous ne vous sentez pas seul ?"*
Thierry avait réfléchi un vrai moment avant de répondre. Puis il s'était levé, était allé chercher quelque chose dans un tiroir — une feuille, quelques notes griffonnées.
*"Vous savez ce que dit la Fondation de France dans son étude 2025 sur les solitudes ? Un Français sur quatre se sent régulièrement seul. Et le plus troublant — ce sont les grandes villes qui affichent le plus fort sentiment de solitude. 28% des habitants des grandes agglomérations se sentent seuls, contre 21% en milieu rural."*
L'hôte avait ouvert la bouche. Puis l'avait refermée.
*"Les jeunes actifs de 25 à 39 ans — ceux qui vivent en ville, qui ont tout ce dont vous parlez, les commerces, les bars, les restaurants — plus d'un sur trois se sent seul. Chroniquement seul. 40% des moins de 25 ans aussi. Ces chiffres-là, ils viennent des villes, pas de la campagne."*
Marc, qui lisait son livre depuis le début du petit-déjeuner, avait posé sa page.
*"La solitude n'est pas une question de géographie"*, avait-il dit doucement. *"C'est une question de lien. Et le lien — on peut en avoir beaucoup dans un village périgourdin et très peu dans un immeuble parisien où les voisins ne se disent pas bonjour."*
*"Combien de burnout par an ?"* avait repris Thierry. *"Combien de dépressions, de suicides, de gens qui s'effondrent sous la pression d'une société qui court trop vite ? Les personnes en solitude chronique — 76% se déclarent malheureuses. 74% se sentent inutiles. Ce sont des chiffres officiels, pas des impressions."*
Puis sa voix s'était adoucie.
*"Ma vie sociale à moi ? Je reçois des hôtes qui ont choisi de venir, qui ont envie de partager, d'échanger. C'est infiniment plus riche que de croiser chaque matin dans un couloir de métro des centaines de visages fermés. Je me balade à pied ou en trottinette électrique à travers les collines du Périgord. Je cuisine avec les produits des marchés locaux — moins cher et cent fois meilleur. La piscine l'été, le jacuzzi, les concerts champêtres, les marchés gourmands nocturnes en été, les soirées d'hiver avec un bon livre, les échecs, une série... Et les gens que j'aime — ceux que je choisis, pas ceux que la densité urbaine m'impose."*
Il avait regardé par la fenêtre. Le jardin, le silence vivant, le ciel bleu du Périgord.
*"J'ai choisi la qualité de vie. Pas la quantité de services. Ce n'est pas la même chose."*
L'hôte n'avait plus rien dit.
Théo non plus.
Mais à ce moment, le téléphone de Thierry avait vibré sur le comptoir. Il avait jeté un coup d'œil discret à l'écran — et quelque chose dans son regard avait changé. Pas grand-chose. Juste une lumière. Imperceptible pour les autres.
Pas pour Théo qui l'observait.
Thierry avait glissé le téléphone dans sa poche sans répondre. Mais il souriait encore en retournant en cuisine.
*Il n'était peut-être pas si seul que ça, Thierry.*
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