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L'homme qui voulait partir — Page 10 — Feuilleton Périgord Noir La Closerie des arts

Le lendemain matin, Thierry jardinait dans un silence appliqué.


Théo l'avait rejoint avec son café, s'était assis sur le muret de pierre, et avait regardé faire. Les gestes lents, précis — la taille d'un arbuste, le ramassage des branches mortes, cette façon de s'occuper du vivant avec le respect qu'on doit aux choses qui poussent à leur propre rythme.


*"Tu as des enfants ?"* avait demandé Théo.


Thierry avait continué à tailler un moment avant de répondre.


*"Cinq."*


Théo avait failli recracher son café.


*"Cinq ?"*


*"Cinq."* Un sourire discret. *"C'est pour ça entre autres que j'ai choisi ici. En 2014. À l'époque on vivait à Paris — leur mère et moi. Nos enfants grandissaient dans quelque chose de plus en plus inquiétant ."*


*"C'est-à-dire ?"*


Thierry avait posé son sécateur et s'était assis sur le muret en face de Théo.


*"La ville — Paris, Lyon, toutes les grandes villes — elles ont des avantages immenses. La culture, les musées, les rencontres, les opportunités professionnelles, la diversité. Je ne dis pas le contraire. Mais elles ont un coût. Un coût qu'on ne voit pas toujours parce qu'on est dedans."*


*"Quel coût ?"*


*"La pollution d'abord — l'air, le bruit, la lumière artificielle la nuit. Des études montrent que les enfants qui grandissent en ville développent plus d'asthme, plus d'anxiété, plus de troubles de l'attention. Le corps n'est pas fait pour vivre entassé, dans le bruit permanent, sans jamais voir un horizon."*


Théo avait pensé à son appartement parisien. Le bruit des voitures la nuit, les voisins du dessus, l'air épais des étés en ville.


*"Et puis il y a quelque chose de plus insidieux"*, avait continué Thierry. *"La ville fabrique un certain type d'enfant — pressé, stimulé en permanence, incapable de s'ennuyer. Or l'ennui c'est fondamental. C'est dans l'ennui qu'on invente, qu'on rêve, qu'on apprend à se connaître. Un enfant qui n'a jamais eu le temps de s'ennuyer devient un adulte qui ne sait pas être seul avec lui-même."*


*"Le téléphone — comme Marc disait l'autre soir."*


*"Exactement. La ville a créé le terreau. Le téléphone a planté la graine. Et on s'étonne du résultat."*


Théo avait posé sa tasse.


*"Mais la campagne — c'est l'isolement aussi. Le manque d'opportunités. Les jeunes qui partent dès qu'ils peuvent."*


Thierry avait hoché la tête — sans se dérober.


*"Oui. C'est vrai. Il n'y a pas de commerce au village. Pas de cinéma, pas de salle de concert, pas de lycée à pied. Il faut conduire pour tout. Et les enfants qui grandissent ici — certains partent effectivement chercher ailleurs ce que la campagne ne peut pas leur donner. C'est légitime. C'est même bien."*


*"Alors ?"*


*"Alors l'idée n'est pas de les garder ici. L'idée est de leur donner des racines avant de leur donner des ailes. Un enfant qui a grandi dans la nature — qui a couru dans les champs, construit des cabanes, observé les saisons, appris à être seul sans en avoir peur — cet enfant-là part en ville avec quelque chose que la ville ne peut pas lui donner. Une boussole intérieure."*


Il avait regardé le jardin, les arbres, le ciel ouvert du Périgord.


*"En ville on leur apprend à réussir. Ici on leur apprend à exister. Ce n'est pas la même chose."*


Théo avait gardé le silence un long moment.


Il avait pensé à ses propres enfants — leur chambre parisienne trop petite, leurs écrans allumés le soir, cette nervosité légère qu'il avait toujours mise sur le compte de l'âge et qui était peut-être, simplement, le bruit du monde qui rentrait trop.


*"Tu regrettes ?"* avait-il demandé doucement — sachant que la question portait plus loin que le jardin.


Thierry avait pris son temps.


*"Je regrette des choses. Comme tout le monde."* Une pause. *"Mais pas ce choix-là. Jamais ce choix-là."*


Il s'était levé, avait repris son sécateur.


Et il avait continué à tailler — lentement, précisément, comme quelqu'un qui sait exactement ce qu'il cultive.


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